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samedi 21 novembre 2015

Prêts pour une révision de la Constitution?

Pour le président de la République, certaines dispositions constitutionnelles ne sont pas « adaptées à la situation que nous rencontrons », une situation « de terrorisme de guerre ». Il propose donc une révision constitutionnelle. Le but est de « faire évoluer la Constitution pour permettre aux pouvoirs publics d’agir, conformément à l’État de droit, contre le terrorisme de guerre ».  Les articles 16 et 36 de la Constitution sont visés par cette rénovation, ainsi qu'une loi de 1955. 

L’état d’urgence s’instaure actuellement par un décret. Il est défini par la loi du 3 avril 1955, et non par la Constitution, ce qui lui confère un statut juridique plus faible. François Hollande veut adapter l’article sur l’instauration d’un état d’urgence à l’évolution des technologies et des menaces.

L’article 16 est un transfert de pouvoirs au président de la République.
L'article 16 donne, en période de crise, les pleins pouvoirs au président de la République. Concrètement, il s'agit d'intégrer au mieux la gestion de crise : pour sauvegarder les institutions de la République dans des situations d'une gravité particulière (comme la guerre ou les catastrophes naturelles), cet article vise à accroître temporairement les pouvoirs de l'exécutif et à le rendre plus réactif.

L’article 36 est un transfert de pouvoirs aux autorités militaires.
Cet article de la Constitution organise l’état de siège lorsque la France est attaquée, en guerre ou fait l’objet d’une insurrection armée. Il dispose : « l’état de siège est décrété en Conseil des ministres. Sa prorogation au-delà de douze jours ne peut être que par le Parlement. » Seule une partie du territoire peut être concernée. Des juridictions militaires peuvent être créées.

Le chef de l’État a évoqué les propositions du comité Balladur, chargé en 2007 de se pencher sur une révision constitutionnelle. Ce groupe d’experts avait formulé 77 propositions afin de rendre la loi fondamentale "plus démocratique".
Voici ce que proposait le comité Balladur sur les articles 16, 36, et sur la loi de 1955 sur l'état d'urgence:

- Rassembler l’état d’urgence, les pleins pouvoirs de l'article 16, et l’état de siège dans un seul article de la Constitution
- Modifier la Constitution de façon à ce que l’état de siège et l’état d’urgence soient décrétés en conseil des ministres, et leur prorogation au-delà de douze jours autorisée par le parlement.

Donc, tout se trouverait dans un seul article de la Constitution.
Et c'est l'exécutif seul qui déciderait de la mise en oeuvre de ces états d'exception. Le parlement n'interviendrait que pour la prorogation.

Est-ce plus clair?
L'important est d'être attentifs à ce que contiendra exactement le texte de révision!

Quoiqu'il en soit, nous devrions savoir rapidement si cette révision sera soumise à référendum, ou à un vote du Congrès, c'est à dire si l'on nous demandera ou non notre avis...

Nous vous rappelons ci-dessous le mécanisme des révisions constitutionnelles.


mardi 17 novembre 2015

Quand "martyr" rime avec "jouir".

(par Annie Ramel)

Daech a osé l'écrire : Paris a été touché parce que c'est la "capitale des abominations et de la perversion". Dépravés, abominables pervertis, voilà ce que nous sommes, voilà ce qu'étaient ces jeunes gens venus trinquer sur la terrasse d'un café ou écouter un concert de rock. (...) 
Donc, il y aurait d'un côté des gens vertueux, des "purs" ayant renoncé à toute jouissance, et de l'autre des dépravés pervertis. 

La psychanalyse nous apprend que c'est faux, car ces assassins suicidaires du prétendu état islamique ne cherchent pas autre chose que leur propre jouissance, une jouissance massive, absolue, totale : la satisfaction du "désir à l'état pur"[1], c'est à dire de cette pulsion de mort qui travaille l'humain et qui, au-delà du plaisir, au-delà des petits aménagements que chacun trouve avec l'objet de son désir, a pour point d'aboutissement logique, inéluctable, le meurtre et/ou le sacrifice. 
C'est à cela que conduit la jouissance, et c'est de jouissance qu'il s'agit lorsqu'on se fait martyr et qu'on assassine des gens. Pour rien, pour le plaisir. La jouissance, disait Lacan, "ça commence à la chatouille et ça finit à la flambée à l'essence"[2]
Ce n'est pas par hasard si la récompense promise au martyr c'est la possession de cent jeunes femmes vierges : c'est de cela qu'il s'agit, pas d'autre chose. Les vrais dépravés sont ceux qui, dans une "monstrueuse capture", s'autorisent "l'offrande à des dieux obscurs d'un objet de sacrifice"[3]
Les autres gens, ceux qui grappillent çà et là des petites "lichettes" de jouissance—la petite tasse de café bue avec un/e ami/e à la terrasse d'un bistrot, le petit air de guitare entendu dans la chaude nuit d'été, le baiser volé sur un banc public, banc public, le regard qui, l'espace d'un instant, comme dans un éclair, vous laisse entrevoir les tréfonds de l'âme de celui/celle qu'on aime à en mourir (mais pas tout à fait), le bonheur d'entendre le son de la voix de son enfant, le petit moment d'extase devant une fleur juste éclose, un coucher de soleil, une œuvre d'art, un morceau d'orgue joué dans une cathédrale dont la porte ouverte laisse entrer un rayon de soleil…—tous ces gens-là, qu'il soient chrétiens, musulmans, juifs, ou athées, ils sont tout simplement civilisés.

Depuis l'effondrement des idéaux amené par la première guerre mondiale, c'est la jouissance qui mène la danse dans notre civilisation. Plus d'interdits comme au bon vieux temps de Freud, c'est l'impératif à jouir qui se fait entendre partout : achetez, chers citoyens, consommez, consommez toujours plus, jouissez ! Car il faut faire tourner la machine à produire.
L'objet qui éteindrait le désir n'existant pas, notre quête est sans fin : sitôt qu'un objet est acquis, il faut coûte que coûte le remplacer par un autre, plus beau, plus perfectionné. 
Les assassins de Daech seraient-ils des puritains en révolte contre le "pousse-à-jouir" du libéralisme ambiant ? Pas du tout ! Ce sont eux qui poussent la logique de la consommation au point le plus extrême où la jouissance finit à la flambée à l'essence. Ne sont-ils pas consommateurs (et manipulateurs) d'images et de biens comme nous ? Ne festoient-ils pas grâce à l'argent du pétrole ? Ce ne sont pas des aliens venus d'un autre monde, ils sont dans et de notre monde.

À ce détail près que chez eux consommer c'est consumer l'autre dans le feu d'une kalachnikov. Leur posture puritaine n'en est que  plus révoltante.





[1] Lacan, Le Séminaire, XI, p. 247.
[2] Lacan, Le Séminaire, XVII, p. 83.
[3] Lacan, Le Séminaire, XI, p. 247.